Mon regard a évolué avec le temps passé en exil. La photographie m’a permis de créer un lien avec les personnes et les endroits que je visite, les vestiges de la présence et l’empreinte de l’originalité humaine. Ma propre quête d’appartenance identitaire me pousse à comprendre ce qui m’attire, un regard, un geste, une énergie, une vie vécue autrement.
Mon enfance revient de plus en plus comme des souvenirs flous d’une mémoire qui a été fragmentée. Transformée et étirée par la distance, les hivers, les langages et les codes d’autrui. Ce qui me reste, c’est l’intuition, la couleur, la sensorialité du corps pour connecter l’humain, et tout se passe à travers l’esprit, cette part mystérieuse et divine qui se révèle à moi à travers le portrait photographique.
Je collectionne, je recueille des récits vie, comme des objets étranges, je construis mon propre cabinet de curiosités humaines.
Alejandra Gómez
« Ce qui m’inspire, c’est l’histoire de quelqu’un – parfois simplement son regard, son énergie,ou une conversation », affirme Alejandra Gómez. Depuis qu’elle a dix-sept ans, la photographe d’origine colombienne multiplie les expérimentations visuelles, guidée par une volonté « d’établir un lien » avec ses modèles. Curieuse, c’est par le biais de rencontres qu’elle tisse ses créations, animée par un désir : celui de capter la personnalité, la vivacité, les mystères d’un visage – ce qui compose l’humain – grâce à son objectif. « Je trouve que les gens sont comparables à une fenêtre sur un monde différent du mien », précise-t-elle. Et c’est là, dans l’altérité, dans cet intime, qu’elle parvient à saisir l’évolution des expressions, les masques qui tombent, la vérité derrière ce que l’on présente au reste du monde. « C’est comme une sorte de sculpture qui prend forme peu à peu, à travers le mouvement que trace la lumière », confie-t-elle.
Grande passionnée de mode, Alejandra Gómez fait de ses séries des editorials tantôt rêveurs, tantôt graphiques dans lesquels les corps se plient, se cambrent, dans lesquels ils deviennent accessoires ou convoquent l’émotion. Ainsi, dans Rainbow, ses modèles imitent la géométrie des matériaux dans lesquels ils se fondent, tandis qu’à travers The Dreamer, l’artiste dresse un portrait onirique d’une femme aux contours scintillants, installée, dans un flou vaporeux, comme au bord d’un songe. Avec Berlin, elle recompose l’espace urbain et y mêle hommes et architectures sous une lumière contrastée. Enfin, au fil de Memento Tropical, déambulation poétique, la nature devient sujet, aux côtés de quelques visages et formes humaines dans un entrelacement de souvenirs teintés d’une nostalgie contagieuse –un hommage touchant de la photographe à son pays d’origine. Croisant couleurs, monochromes, polaroïds, montages absurdes et flous artistiques,
Alejandra Gómez refuse de s’enfermer dans le moindre carcan. « Si mon approche créative est plutôt plasticienne et j’estime qu’il est important d’avoir une cohérence dans son travail, je veux avoir l’opportunité de me réinventer à chaque fois, de tester des choses et désapprendre pour faire autrement. Je refuse toute attente esthétique ou formule facile à appliquer pour ”faire un style” », affirme-t-elle. À son image, ses projets repoussent toute limite. Ils s’hybrident en formes multiples, atteignent des horizons inconnus et brillent parleur singularité.
En filigrane, il y a l’envie d’additionner les écritures pour convoquer la complexité d’un récit contemporain – un récit d’où éclosent des portraits d’ami·es, d’artistes, d’inconnu·es ou même d’espaces. Un récit où l’invisible se décerne, par la superposition des styles et la recherche du sensible. Une notion qu’elle nuance à l’aide d’influences variées : l’ésotérisme et l’étrangeté, les peintures des maitres danois, les photographes surréalistes, du Bauhaus et de la Nouvelle Objectivité, et le réalisme magique, courant si populaire en Amérique latine.
Texte: Lou Tsatsas
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